Au moment où, 90 ans après ce plaidoyer d’Apollinaire, l’art Africain entre au Louvre, ce texte demeure d’actualité au regard de l’art africain contemporain. A l’instar de leurs prédécesseurs, les créateurs contemporains africains sont souvent présentés de façon anonyme, et leur originalité semble, aux yeux du public, résider plus dans leur origine que dans leur styles respectifs.

Exotisme, ethnocentrisme, méconnaissance de ces pays pris en «bloc uniforme», paternalisme, autant d’aspects qui caractérisent souvent l’approche, en certains lieux, de l’art africain contemporain. Les artistes du Zimbabwe constituent à cet égard un bon exemple.
 
 
 
 


Nicholas Mukomberanwa a exposé ses oeuvres au MoMa de New-York et au Musée Rodin; Tapfuma Gutsa à la Biennale de Venise et à la Reece Gallery de New-York; Henry Munyaradzi au Musée d’Art Moderne de Paris, et à Beaubourg (“Magiciens de la Terre”). Paradoxalement, ces artistes souffrent encore aujourd’hui d’un amalgame opéré par négligence, idéologie, ou mercantilisme, et qui consiste à les identifier à un groupe pseudo-ethnique : la sculpture dite «shona» du Zimbabwe.
Certes, ces artistes sont enracinés dans une culture commune, et leurs oeuvres puisent souvent dans cette source. Mais chacun a son style, sa démarche propre. Et si ce qui réunissait ces artistes était précisément leur quête individuelle d’une identité artistique, dans ce pays d’Afrique où chacun d’eux a hérité d’une histoire? Et à chacun d’entre eux de donner à voir, dans son oeuvre, une manière d’être au monde, dans ce pays.

A chaque nom propre, une histoire singulière. Autant de trajets que d’artistes à découvrir, que d’écritures à aborder. Car, a priori, tout semble éloigner Tapfuma GUTSA, qui a étudié à Londres, de Zephania TSHUMA (d’origine Ndébélé) qui n’a jamais quitté le Sud du Zimbabwe, ou encore des zimbabwéens Richards JACK et Berry BICKLE, descendants de familles anglaises anciennement implantées, ou bien encore de Fanizani AKUDA (originaire de Zambie), des peintres Chiko CHAZUNGUZA (qui a étudié en Bulgarie) et Rashid JOGEE (d’origine indienne). Cependant, tous se connaissent et s’estiment, tous travaillent, à leur façon, à construire ici et maintenant une nouvelle image de l’Afrique à travers leur création.

Tous ont en commun l’épaisseur si fragile d’un passé artistique très récent (peu de traditions plastiques au Zimbabwe avant la fin des années cinquante), l’utilisation de matériaux très anciens (la pierre serpentine par exemple), et une histoire coloniale encore tenace et pesante (comme en témoignent les récents événements dans ce pays ).
La filiation (quand elle a lieu) se fait avec des «précurseurs» souvent vivants (comme Nicholas Mukomberanwa) qui ont travaillé au contact du légendaire Frank Mc Ewen. Emprunts divers, mais surtout à l’Afrique, aux objets et aux êtres croisés sur cette terre où tout a une seconde vie, les esprits comme les choses.

 
 
   
       

En 1957, Frank Mc Ewen inaugure la National Gallery, ouvre ses portes aux artistes africains, à une époque où l’apartheid fait loi. Il choque les colons blancs, mais il étonne aussi certains artistes, à l’époque convaincus de leur propre “infériorité”, comme Bernard Takawira, qui, avant de rencontrer Mc Ewen, pensait que «rien de positif ne pouvait surgir de la culture noire». Après cette impulsion que fut l’atelier d’initiation à la sculpture et le travail de la serpentine au sein de la National Gallery, les sculpteurs ont très vite pris le devant de la scène. Certains artistes, comme Henry Munyaradzi, John Takawira, ou Nicholas Mukomberanwa, s’imposent rapidement sur le plan international.

La seconde génération (Tapfuma Gutsa, Anderson Mukomberanwa, Colleen Madamombe) travaillera plus particulièrement sur la structure de la pierre, l’assemblage de divers matériaux, tandis que les précurseurs eux-mêmes se détacheront peu à peu d’une interprétation littérale des mythes de la culture shona, pour se confronter au matériau et à ses limites.


Parallèlement, des «peintres-sculpteurs» comme Chiko Chazunguza ou Berry Bickle remettent en cause la division instaurée entre les deux genres. Qu’ils collent des objets sur leurs toiles (Berry Bickle) ou qu’ils peignent directement sur leurs sculptures (Tapfuma Gutsa), la jeune génération questionne le rapport au seul travail de la pierre qui était celui de la première génération de sculpteurs.

S’il n’existe pas UNE Afrique, on parle encore toutefois d’art africain contemporain. Certes, mas il est grand temps d’imposer l’identité, le nom de chaque artiste, bien au-delà d’un dénominateur commun, instauré par paternalisme ou ethnocentrisme. C’est l’un des objectifs primordiaux de l’association Art-Z : donner à voir l’écriture de chaque artiste comme témoin d’un travail et d’un savoir au présent sur la matière, les formes, la lumière, à rebours des clichés réducteurs d’une Afrique “exotique”.

Olivier Sultan, Paris, Janvier 2001